Le Sommet des Peuples qui s’est déroulé à Rio en 1992 reste gravé dans l’Histoire comme le point de départ politique de la lutte internationale contre le changement climatique. En s’accordant sur une définition du développement durable, les dirigeants de l’époque ont jeté les bases de ce qui deviendra, cinq ans plus tard, le protocole de Kyoto. Ce sommet fut aussi l’affirmation du rôle indispensable que doit jouer la société civile au travers d’une participation organisée lors de la prise de décision, notamment via des Agenda 21. 

 

Rio 92 : l’hésitation entre croissance verte et transition écologique

 

Rio 1992 fut également un compromis entre une évolution à la marge d’un modèle de développement et sa remise en cause fondamentale. L’évolution à la marge consistait à conserver le principe de croissance économique comme moteur principal de développement, et tenter de l’influencer pour réparer les inégalités sociales et les dommages causés à l’environnement. Dans le même temps, le texte constituait une remise en cause en profondeur de ce modèle puisqu’il rappelait l’existence d’un monde fini en termes de ressources et la nécessité de changer de modes de production et de consommation au regard de cette limite.

 

La présence de ces deux conceptions dès le départ a créé cette ambigüité qui a perduré tout au long des 20 années écoulées. Le bilan mitigé des engagements de Rio que dressent la plupart des observateurs y trouve certainement son origine. Pour beaucoup, les décisions de 1992 ont été neutralisées par de fortes régressions sociales et écologiques, conséquences de l’hégémonie exercée par le modèle néolibéral et productiviste sur la planète entière après la chute du mur de Berlin.

 

Rio+20 : vers le train fou de la croissance (verte) ?

 

Si le bilan de Rio est mitigé, les perspectives offertes par Rio+20 ne prêtent pas directement à l’optimisme.  En effet, les travaux préparatoires font d’ores et déjà le pari de la croissance (fût-elle verte) pour garantir le développement (durable) mondial. Pour les écologistes, cette voie ne conduit qu’à une impasse car elle ne peut satisfaire les besoins présents et à venir de l’Humanité entière.

 

Nous, écologistes, suggérons d’explorer une autre piste, celle qui part d’un double constat désormais partagé plus que largement : notre environnement et ses ressources sont limités, il faut dès lors les préserver, ce qui requiert un autre modèle de développement ; tout n’est pas marchandise et le marché « sans entrave » est loin de posséder les vertus d'efficacité que certains lui prêtent.

 

Bien entendu, il faudra que toutes les activités économiques s’écologisent. Mais, au-delà, on ne pourra pas infiniment substituer notre capital naturel par du capital économique, fut-il « vert » (des biens et services ou des nouvelles technologies parfois très risquées). Il y a des effets de seuils, des irréversibilités et des épuisements de stocks auxquels il vaut mieux ne jamais arriver. C’est pourquoi nous affirmons l’absolue nécessité d’une transition écologique de l’économie et non d’une simple croissance verte.

 

Le choix de la transition écologique de l’économie

 

Trois enjeux nous paraissent cruciaux pour cette transition. 

 

1. Que peut-on considérer comme des ressources exploitables et qui n’épuisent pas la planète ? Et comment décider à quelle allure les consommer ? Aujourd’hui de nombreuses ressources naturelles sont gérées au travers des marchés financiers, qui en font des usages spéculatifs, peu à même d’en garantir une utilisation rationnelle et durable. L’explosion du marché des technologies de l’information entraîne une exploitation croissante des réserves pourtant finies des métaux et minerais rares et nous conduit droit vers un « pic des matières premières ». De puissants groupes d’intérêts s’approprient les terres fertiles, les forêts et les sous-sols, sans se soucier de leur gestion durable. Or, les dernières années le prouvent à suffisance : les marchés dérégulés et le seul mécanisme des prix sont plus garants de myopie que de rationalité. En matière de ressources naturelles, nous appelons dès lors à une régulation internationale forte et démocratique exercée par l’ONU.

 

2. Comment redistribuer ces ressources ? Comment organiser une transition « juste »,  qui réduise les inégalités ? C’est là le deuxième enjeu. Depuis 20 ans, les déséquilibres écologiques et les inégalités sociales n’ont cessé de se creuser et de se renforcer mutuellement, plaçant classes défavorisées et classes moyennes en première ligne des politiques d’austérité débarquant au gré des soubresauts d’un marché  financier incontrôlé. Il est temps de prendre conscience du coût social qu’entraîne notre modèle de croissance et des problèmes environnementaux globaux qu’il génère. Il est urgent de redistribuer de façon plus équilibrée ces coûts, par exemple en systématisant l’évaluation de l’impact social de toutes les politiques économiques et environnementales décidées pour ne plus continuer à créer des inégalités.

 

3. Enfin, il est désormais nécessaire de protéger de l’appropriation privée certaines ressources : celles que l’on peut regrouper sous l’appellation de « biens communs », nécessaires au fonctionnement de la vie sur Terre. Comme aujourd’hui, et c’est une victoire pour tous, le climat et la biodiversité. Ceux-ci font en effet l’objet de processus de négociation internationale (les Protocoles de Kyoto et de Nagoya et leurs fameuses COP – Conférences des Parties semestrielles). Mais la pensée économique dominante pousse à monétariser et marchandiser ces biens communs – ou du moins les politiques pour les préserver (marché du carbone, etc.) – au nom des vertus supposées du libre-échange généralisé et du principe de non-entrave au marché. Elle encourage même à privatiser l’exploitation de certaines ressources comme l’eau. La nature elle-même, patrimoine de l’Humanité, risque donc de progressivement devenir un bien soumis à la spéculation. Or, les crises économiques et sociales actuelles nous montrent que cette optique n’est ni légitime ni juste ni efficace. Il est temps aujourd’hui de domestiquer l’économie mondiale en déclarant certains biens « communs »,  donc inappropriables par des acteurs privés.

 

Nous pensons qu'il est possible de construire des relations économiques et sociales valables sur la base de ces principes. Pour protéger les ressources naturelles, mais plus généralement pour changer de paradigme, nous appelons dès lors à la création d'une commission de l’ONU, à l'image de la COP Climat; cette commission serait une COP «Transition » qui doit faire basculer l’économie mondiale vers la préservation des biens communs, le partage équitable des ressources et le respect des générations futures.

 

Au sommet de Rio+20, nous œuvrerons, au côté des ONG, des syndicats et des entrepreneurs responsables pour infléchir la trajectoire du « paquebot planète » en pleine tempête. Ce ne sera pas sans conflit, mais des alliances entre ces acteurs ont déjà été créées. 20 ans après Rio 92, qui aura vu émerger un prise en considération de l’écosystème, Rio+20 devra être le sommet qui fait douter les adeptes du  « marché sans entrave », qui déstabilise ceux qui ont profité de la croissance des inégalités, qui pénalisent ceux qui épuisent les ressources… et qui favorise les tenants de la coopération et de la solidarité. Il est temps de mettre l’Humanité  sur la voie d’un monde socialement juste et écologiquement soutenable.

 

 Arnaud Pinxteren                                                                             

Député bruxellois                                                                             

 

Christophe Derenne

Directeur d’Etopia

 

Olivier Deleuze

Co-président d’Ecolo

 

 

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